"J'attendis que les icônes se fussent alignées en haut et en bas de l'écran à la façon de deux équipes de football avant le début d'un match. Après la grande ère de l'alphabétisation, le monde revenait à l'ère de l'illettrisme. Pendant des siècles, on avait traqué les mots pour définir chaque image, chaque sensation, chaque sentiment. A présent, on cherchait une image pour chaque sensation, chaque sentiment. Publicité, télévision, cinéma, photographie, informatique, téléphonie mobile, art graphique, animatronique - tout était conçu pour transformer le gribouillis du mot en splendeur de l'image. A travers la planète, des Picasso Photoshop accroupis devant leur machine mariaient des images hétéroclites afin de produire des scènes tellement inattendues qu'aucun mot n'avait une chance de résister. L'imagination n'avait plus besoin du langage pour explorer ses recoins les plus obscurs. Elle voyait ses méandres les plus fantastiques restitués en images préfabriquées, offertes à tous. Notre Mordor était le même. Notre Frankenstein était le même. Inutile dorénavant d'imaginer Davy Jones - une firme d'art graphique de la Silicon Valley fabriquait le pirate des Caraïbes pour nous. Chacun piochait dans le réservoir universel d'images. Le monstre individuel était mort. La passion personnelle, le chagrin intime, morts. La colère était une icône. Le bonheur, une icône. La souffrance, une image. L'amour, une image. Le sexe, un organe. Le futur, une matrice. Si vous pouviez l'imaginer, le sentir, on vous le montrait - en plusieurs couleurs, sous tous les angles - sans les efforts du verbe. Même Dieu, pour finir, se trouverait rétréci. Pas plus grand que l'écran. Pas plus dense qu'un pixel."

De quoi militer pour l'apprentissage des bases de sémiotique de l'image à l'école !